Jeudi 21 août 2008
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Une police de bon sens

Malgré ses dénégations, la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie (MAM), lors d'une conférence à l'Institut des hautes études de sécurité (Inhes) en Seine-Saint-Denis le lundi 14 janvier, est venue présenter une expérimentation d'un retour à la police de proximité dans le cadre d’une démarche pilote en Seine-Saint Denis. Jouant sur les mots, MAM, a annoncé la création d'"unités territoriales de quartier", composées de policiers volontaires ayant au moins deux ans d'ancienneté. Cela se matérialisera de façon "expérimentale" dès le mois de mars. Là, trois unités de dix policiers chacune seront mises en place dans les quartiers de Clichy, Montfermeil, le Franc-Moisin-Bel-Air à Saint-Denis, et la cité des 4 000 à la Courneuve.

On peut et l’on doit se poser bien des questions quant cette expérimentation :


• est-ce un pied de nez à Sarkozy qui avait promptement supprimé la police de proximité dès son arrivée place Beauvau en 2002 ?
• est-ce un aveu de la droite, signifiant ainsi que la seule répression à tout va imposée par Sarkozy a largement atteint ses limites ?

Avant de commencer l’analyse de ce projet d’expérimentation, arrêtons nous d’abord sur l’histoire et les résultats de cette fameuse police de proximité.

C’est en octobre 1997 que le concept de police de proximité ("polprox") est présenté pour la première fois par Lionel Jospin alors premier ministre qui lui fixait alors "la priorité à la sécurité quotidienne des Français". Cette priorité se déclinait en fait selon 4 objectifs ;
• Maintien de l’ordre, plus économe en moyens via une réduction de la part prise par l’ordre public
• Augmenter la présence visible sur la voie publique (VTT, Rollers, réforme du fonctionnement de l’îlotage)
• Rapprochement de la police et de la population, offre de service élargie (plage horaire de jour et de nuit, accueil du public amélioré, les victimes d’infractions sont mieux prises en compte). Sur cet indicateur, par exemple, le taux de satisfaction des usagés est monté alors jusqu’à 90%
• Lutte contre la délinquance, une efficacité accrue contre les petites et moyennes délinquances : pour ces catégories de délits, les résultats furent de +16% de faits élucidés, et de +15% du nombre de gardes à vue : une meilleure connaissance du terrain n’étant sans doute pas sans effet.
• C’est Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'intérieur, qui met en place la police de proximité courant 1999. Elle est opérationnelle dès la fin de l'année dans vingt-six départements jugés sensibles.
• En 2000, la police de proximité est généralisée à l'ensemble du territoire français.
• En 2002, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, supprime la "polprox" au profit des groupements d'intervention et de sécurité.
• En 2005, puis en 2007 la France connaît de violentes émeutes dans ses banlieues " sensibles "
• En 2007, durant la campagne présidentielle, la gauche promet de réinstaurer la "polprox", sa disparition expliquant pour partie les émeutes de 2005, selon elle.

Malgré l’atteinte des objectifs cités ci-dessus, tout n’a pas été parfait, et il serait intéressant que le gouvernement actuel en tire des enseignements :
• Les résultats les plus significatifs ont en fait été obtenus là où les moyens ont été nettement renforcés, tout simplement.
• Les effets sur le " sentiment d’insécurité " ont été indéniables même si ils auraient été meilleurs si les pratiques de la police avaient davantage évolué, les policiers se limitant trop souvent dans le cadre de la mise en place des contrats locaux de sécurité à être plus présents auprès des partenaires institutionnels mais pas toujours au niveau de la population.
• Ce dernier élément explique sans doute pourquoi les " victimes à la personne " ne se signalaient pas plus qu'avant aux autorités,
• Les Taux de crimes et délits ne semblaient pas baisser sensiblement : toutefois cette lecture était faussée par l’augmentation des dépôts de plainte qui équilibraient sans doute une réelle baisse des crimes,
• De nombreux aléas politiques et administratifs ont nui à cette réforme :
o Changements de ministres et luttes d’influence au ministère de l’intérieur et avec le ministère de la justice ;
o Trop grande précipitation dans la mise en place de cette conduite du changement (A Montréal une réforme similaire a nécessité plus de 10 ans),
o Les budgets de la police nationale étaient en parallèle fortement contraints sans que des moyens exceptionnels soient dégagés pour la police de proximité,
o La hiérarchie policière ne soutenait pas la réforme car celle-ci s'appuyait sur une décentralisation du commandement et ils craignaient une perte de pouvoir.
o Les textes de loi votés ne plaisaient pas aux policiers, ces derniers ne désirant pas devenir des "assistantes sociales" : cela montre clairement que la conduite du changement n’a pas été pleinement managée : c’est un exercice périlleux, délicat, nécessitant beaucoup de temps et une méthode participative avec tous les acteurs concernés le plus en amont possible ; elle doit aussi aboutir à des changements d’organisation, une adaptation au " réel ". Ce ne fut notamment pas le cas pour la gestion des personnels : ainsi, à première vue, il semblerait que le total des emplois administratifs de la police atteigne en France une proportion bien moindre que dans tous les pays européens voisins ! Dans les faits, il a été montré à plusieurs reprises, notamment par la cour des comptes et l’assemblée nationale, que de très nombreux policiers sont affectés à des taches non policières et que leur répartition sur le territoire est très hétérogène et parfois peu adaptée à la démographie et aux évolutions de la délinquance. Cet état de fait n’a guère évolué depuis, malgré certaines réformes ultérieures et très médiatisées menées par un certain Nicolas Sarkozy.

Revenons à l’expérimentation des " unités territoriales de quartier ", évoquée par MAM : trois unités de dix policiers chacune seront mises en place dans les quartiers de Clichy, Montfermeil, le Franc-Moisin-Bel-Air à Saint-Denis, et la cité des 4 000 à la Courneuve.

Les syndicats de police sont restés très réservés et se sont même inquiétés des moyens et des effectifs annoncés :
• L’UNSA Police s’est ouvertement inquiété de la légèreté du dispositif et préconise aussi la mise en place du dispositif sur "l'ensemble des sites répertoriés comme étant sensibles". Il se demande si le ministère aura "les moyens de ses ambitions" car 30 policiers de proximité pour tout un département, augure mal des ambitions du projet.
• Le syndicat Alliance s’est également déclaré inquiet quant aux moyens et effectifs mis en œuvre.
• Le syndicat SGP-FO s'est pour sa part félicité "de ce véritable changement stratégique en matière de sécurité publique" avant de souligner qu'il tirait la sonnette d'alarme depuis "des mois", au sujet notamment de "la coupure entre la police et la population", qui est "béante" en particulier concernant la jeunesse. "Les événements récents de Villiers-le-Bel ont démontré que le point limite avait été atteint. Il était vital de réagir et de revenir vers une police proche des gens", déclare encore ce syndicat,

Mettons maintenant tous les éléments de ce dossier bout à bout :
• Oui, la seule répression ne suffit absolument pas à lutter contre la délinquance, au contraire elle attise le ressenti et le fossé béant vis à vis des fonctionnaires de police et au delà de tous les symboles de l’autorité républicaine (pompiers, infirmiers, facteurs …). Dans n’importe quelle entreprise, les managers savent depuis longtemps que dans une chaîne d’assemblage le plus important ce sont les actions préventives : si on détecte les défauts une fois le produit fini et assemblé cela entraîne des coûts faramineux de non qualité, tandis que si on met en place une chaîne de contrôles à chaque étape en amont, non seulement le produit final sera conforme mais cela coûtera bien moins cher in fine. On peut et on doit faire un parallèle avec notre société : sur ce dossier précis, la droite n’est pas bonne gestionnaire contrairement à ses prétentions.
• Au delà du couple prévention/répression, il est important que l’Etat dans sa globalité renoue les liens avec une population livré à bien des difficultés. Mais attention à ne pas se focaliser que sur les banlieues de l’île de France, il y a bien d’autres zones délaissées par l’état en France, des banlieues urbaines, certes, mais aussi des campagnes où la situation des gens et surtout des jeunes se devine clairement à travers les statistiques du chômage, des dépendances comme l’alcoolisme, et du suicide.
• Nous sommes dans une société de plus en plus anxiogène, une présence policière visible est évidemment dissuasive, mais permet surtout de résorber l’angoisse que peuvent ressentir les personnes fragiles dans les grands ensembles immobiliers (le fameux sentiment d’insécurité chez les séniors et les femmes seules)
• A cette visibilité de proximité doit s’ajouter un objectif de renseignement opérationnel. En gardant le contact avec les habitants, on empêche que de petites incivilités qui ne sont pas résolues immédiatement deviennent avec le temps des problèmes de grande ampleur. La proximité, les renseignements, la connaissance du terrain, sont des éléments essentiels dans le travail du policier. Lors d'une interpellation, si le policier connaît le jeune, son cadre familial, les problèmes des parents, et si le jeune connaît aussi le fonctionnaire, le climat est totalement différent.

Or comment faire tout cela avec simplement 30 fonctionnaires de police dédiés à un département aussi peuplé que la Seine Saint Denis ? Est-ce crédible quand en parallèle, 3.800 postes ne seront pas renouvelés au ministère de l'Intérieur ? Pourquoi avoir perdu autant de temps à accepter cette " police de bon sens " alors que les problèmes des banlieues sont récurrents depuis plus de 15 ans ?

En tout état de cause, cette expérimentation, positive dans le principe, n’est pas crédible : trop peu de moyens humains et financiers affectés, pas de conduite de changement associée au sein de la hiérarchie policière, expérimentation limitée à la Seine Saint Denis alors que d’autres territoires le mériteraient tout autant.

Au bout du compte, on est en droit de se demander si cette " mini-expérimentation " ne relève pas une fois de plus du plan de communication gouvernementale à deux mois des échéances municipales, de la poudre aux yeux qu’on nous sert depuis 9 mois et dont les citoyens perçoivent au bout du compte que ça ne résout en rien leurs difficultés. Ce droit constitutionnel qu’est la sécurité pour toutes et pour tous mériterait pourtant un tout autre traitement, ne relevant pas d’une idéologie répressive bornée mais des principes de réalité et de bon sens évoqués ci-dessus.

Enfin, rappelons tout de même pour mémoire que l’antenne de police de proximité de Vaires-sur-Marne a été fermée par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, et que depuis plus de cinq années maintenant, les effectifs affectés au Commissariat de Chelles (circonscription policière à laquelle a été ajoutée la Commune du Pin…) sont largement insuffisants. Ils manquent aujourd’hui plus de 20 agents de police.




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